Historique

Théodore GOBERT

Liège à travers les âges – Les rues de Liège

Fond Pirette (tome V, p. 192)

Rue Fond Pirette. S'étend de la rue de la Montagne Sainte-Walburge à la rue de Campine. Tous les Liégeois et les Liégeoises de jadis, pour qui les guinguettes champêtres offraient quelque attraction, connaissaient la rue Fond Pirette. Ceux-là — et ils étaient légion — voyaient avec plaisir arriver le mois de mai. Au renouveau de la nature et des prés verdoyants, ils se livraient en cette localité, alors très pittoresque, à des danses matinales. Le lieu de concentration était le cabaret Latour. Cette coutume a pris fin depuis trois quarts de siècle. La morale n'a rien perdu à cette disparition.

Mais un grand nombre de nos pères n'avaient pas la danse pour but de leur promenade au Fond Pirette. Beaucoup se bornaient à y consommer du lait. C'était vraiment curieux à voir la foule de Liégeois qui, l'un en nankin, l'autre en bazin, l'un et l'autre en escarpins, se transportaient tous les jours du mois de mai, dès quatre heures du matin, dans cet endroit rustique.

Pour suffire à une consommation de lait aussi abondante, il fallait, cela se conçoit, un troupeau considérable de vaches. Il y avait là un attrait de plus. On allait entendre les vachers exécuter un chant tout particulier, tandis qu'ils gardaient leurs bestiaux. C'était un vrai ranz des vaches.

Il se chantait en Fond Pirette, depuis des siècles. C'était le dernier connu de notre pays.

Bovy, Promenades historiques, t. I, p. 74, a conservé la musique du ranz des vaches du Fond Pirette.

Voici le texte des paroles :O dé dé â dô,Vinè so l’trîhai,Fé dè bon lessai,Blankette, neurette,Joleie rojette,Ni bizè nin,Ripahive bin,O dé dé â dô,Dimoré è cot’hai,Fé dè bon lessaiO dé dé â dô,O dé dé â dô.

Près de l'ancienne maison Latour, en la partie montante qui aboutit rue Xhovémont, existent des carrières de grès exploitées par nos pères, il y a des centaines d'années. On a extrait de là, aux siècles passés, des moellons qui ont été employés notamment à l'édification des remparts de l'ouest de la cité.

C'est une localité très réputée de longue date que la rue Fond Pirette, mais sa dénomination présente n'est guère ancienne relativement. Elle est d'ailleurs l'oeuvre de l'altération, par contraction, d'un nom d'origine plus lointaine : Falkonpire.

La rue aussi a beaucoup changé d'aspect dans ces derniers lustres. C'était, il y a cinquante ans à peine, un chemin étroit, resserré entre deux haies sur tout son parcours et d'une irrégularité complète comme il ya cinq et six siècles 442.

En sa séance du 24 mars 1865, le Conseil communal a adopté un plan pour l'élargissement et le prolongement de la rue. Approuvé par arrêté royal du 30 juin, ce plan assurait à celle-ci une largeur uniforme de dix mètres. Ce n'est guère qu'une dizaine d'années plus tard qu'on a mis la main à l'oeuvre. Les bâtisses se sont faites assez nombreuses à partir de 1876.

Cette amélioration toutefois ne concernait que la première partie de la rue. La seconde partie aboutissait rue Xhovémont; elle était si peu accessible que la plupart des Liégeois ne la connaissaient pas et considéraient la rue Fond Pirette comme une véritable impasse. Les propriétaires riverains attendaient impatiemment le moment où cette situation prendrait fin.

L'autorité ne s'en préoccupa sérieusement qu'au début du XXe siècle. Le 14 juillet 1902, le Conseil communal adoptait un plan pour l'élargissement à dix mètres d'une section de la rue Fond Pirette, celle qui a fini par devenir la rue des Eglantiers. Ce plan, trouvé trop mesquin, fut rapporté le 14 juin 1905 et remplacé par un autre qui modifiait partiellement l'alignement, supprimait une portion de la rue et fixait à douze mètres la largeur de la section comprise entre la rue Thier Savary et la rue de Campine.

A son tour, ce plan provoqua des réclamations et fut rapporté. Le 20 mars 1911, le Conseil communal y substitua un autre comportant: 1° l'élargissement à douze mètres et le déplacement partiel de la rue Fond Pirette, depuis le Thier Savary jusqu'au point où elle bifurque pour se raccorder à la rue de Campine, entre les propriétés Debry et Delheid; 2° l'élargissement à dix mètres de ce raccordement de la rue Fond Pirette à la rue de Campine; 3° la création, à travers les terrains de la Société le Fond Pirette, d'une nouvelle rue de douze mètres de largeur, formant le prolongement de la rue Fond Pirette actuelle et débouchant dans la rue de Campine en face de la rue du Limbourg".

Par lettre en date du 3 novembre, le ministre de l'agriculture et des travaux publics fit connaître qu'il était disposé à approuver le projet, à la condition toutefois qu'il ne sera pas édifié de bâtiments du côté gauche, en montant, du chemin à élargir. C'est pourquoi le 4 décembre 1911, l'assemblée communale décida que dans la section du chemin visée par le ministre, la Ville ne cédera les excédents de terrains aux propriétaires riverains qu'en remplissant les formalités voulues pour qu'ils soient grevés au profit de la voie publique d'une servitude consistant à ne pouvoir élever sur les terrains acquis que des murs de clôture ou des grillages à claire-voie.

Les travaux de terrassements, d'égouts et de pavages de la rue Fond Pirette prolongée et élargie ont été adjugés en 1913 à l'entrepreneur J. Matagne, au prix de 76,494 fr. L'ouvrage était achevé en 1914 et la voie pleinement livrée à la circulation.

De sorte qu'on peut dire que la localité est maintenant complètement métamorphosée.

Ce ne sont pas seulement les guinguettes de jadis qui ont disparu,  mais les sources d'eau jaillissantes, les beaux manoirs champêtres avec superbes jardin et terrains remplis de vignobles qu'on y admirait au moyen-âge.

C'est à Falconpire, autrement dit en Fond Pirette que, dans de jolies résidences allaient s'installer l'été, au XIVe siècle, les Thibaut de Lardier, Guillaume de Flémalle, Henri de Nusse, Gilles de Jeneffe, Warnier de Lavoir, Guillaume de La Tour, etc.

Mais dès lors on s'attendait à des changements topographiques profonds. Pas une propriété pour ainsi dire ne passait d'une main dans une autre sans que le cédant ne se réservât les mines de charbon et l'on savait que le sol était là on ne peut plus propice pour y exploiter la houille. Aussi les charbonnages se sont- ils multipliés en Fond Pirette plus que partout ailleurs, sans parler de la grande faille de Falconpire.

Ne remontons pas plus haut qu'au XVle et au XVIle siècle. On travaillait en l'endroit aux bures appelées de Falconpire, du Blanc Mur, du Bonheur, du Gros Gillet, du Roisthier, Paquot (trois fosses de ce nom), delle Paire, Lambert Hagneux, Henri Juliane, Rida, delle Massenge, delle Taxhe, delle Trixhe, Florette, Warnier, Lecocq.

Nous faisons abstraction des houillères du Soleil, de la Plomterie, de Pogne ès l'Or, de Boland et de tant d'autres creusées dans le voisinage immédiat de Fond Pirette, à Hocheporte, à Xhovémont, etc. Ainsi s'explique la découverte effectuée en ces dernières années, sur divers points de la localité de différents anciens puits de mine. Tel est aussi le motif qui doit inciter les constructeurs en l'endroit à redoubler de précautions et à s'enquérir du passé local quand ils pratiquent des fouilles.Falkonpire (tome V, p. 107)Rue de Falkonpire. Falkon est une forme ancienne de faucon. Quant à Pire, ce mot, en wallon, a encore la signification de pierre.

Falkonpire, selon quelques chercheurs, doit être traduit faucon de pierre. Pour ceux-là c'est d'une enseigne, un faucon de pierre, distinguant jadis une maison principale, champêtre, de la localité, que celle-ci aura tenu son nom 26. Les étymologistes de profession ne peuvent accepter cette définition. Ils voient dans Falconpire le sens pierre aux faucons, une autre "Roche aux faucons" de maintes localités, car le premier mot falcon détermine le second. Ainsi Féronstrée se traduit "rue des ferronniers".

En tous cas, l'origine de Falkonpire est fort éloignée. L'endroit était très connu au XIVe siècle; il se trouvait à côté de Hocheporte en dehors des murs de la cité à l'emplacement de la rue Fond Pirette. Ce dernier terme n'est lui-même qu'une défiguration de Falconpire, effet d'une contraction, altération philologique singulière du même mot.

Falconpire est devenu de plus un nom patronymique en ce XIVe siècle. Il y avait alors en Falconpire un certain nombre d'habitations, mais on y remarquait beaucoup de jardins et de vignobles. La maison de Falconpire appartenait dans la première moitié du XVe siècle à Ern. Chabot, chanoine de Liége.

Pour rentrer dans la question étymologique, constatons que le possesseur du manoir de Falconpire, était souvent désigné dans la seconde moitié du XVe siècle: Abraham de Falcon (ou de Faucon tout court), lequel avait un faucon pour emblème de sa maison de la place du Marché.

Ajoutons que le Luxembourg avait de son côté un château, dit en allemand du XIVe siècle Falkenstein. A Liége, une houillère du moyen âge, au même endroit, était aussi désignée Falkonpire. On l’exploitait encore au XVIIe siècle. Mais, le 12 août 1619, la Cité ordonna aux maîtres du charbonnage, de boucher « les trous » de leurs « bures et jardins ».

Falkonpire a d’ailleurs été le champ d’exploitation de divers charbonnages. Nous les mentionnons à la rubrique Fond Pirette.

Il serait difficile de préciser le moment où la dénomination se perdit pour la localité, elle continuait d’être employée au XVIIe siècle, c’est au XVIIIe seulement que s’introduisit la leçon déformée Fond Pirette.

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